[M-E-R] Macrographies des Eléments de Reproduction

ou la liberté que défend l’autonomie de l’oeuvre


Tout commence par le dessin, un dessin totalement improvisé au pinceau chinois, sur une feuille de papier couché. C’est un papier d’imprimerie très fin et résistant. Il permet de retenir l’encre à la surface des fibres et de conserver la brillance du noir de l'encre. J’ai travaillé au sol et accroupie, n’arrêtant de peindre que lorsque la quantité des dessins humides ne me permettait plus de me déplacer sur le sol de l’atelier. C’est une improvisation qui oblige à tenir en haleine l’imagination formelle*, à être sur le qui-vive du trait. Avec l’encre noire, la moindre erreur s'inscrit, pas de repentir possible. Pourtant l’accident laisse au peintre une marge de manoeuvre, il est comme en équilibre sur la pointe de son pinceau.

Cette improvisation est une vraie technique de dessin. Elle prend forme dans la durée. Cette pratique condense les formes collectées par la mémoire visuelle. Les formes et les couleurs s’emmagasinent dans la mémoire inconscientes comme dans une châsse de soi.

Tout semble, à la fois, important et imprécis pour la mémoire: les émotions, la vie quotidienne et les lieux m’ influencent très profondément. J’ai constaté que l’attrait que j’éprouvais pour des couleurs ou des matières pouvait aussi revenir cycliquement. C’est une sorte de cheminement spatial et elliptique de la mémoire. Je reviens donc sur les mêmes thèmes et les mêmes couleurs régulièrement, souvent ingénument.

J'aborde sur un rivage différent comme si je partais à chaque fois à la découverte du même monde avec des non-intentions différentes et par des façons, des voies successives, que je qualifierai d’arbitraires, d’orbitales et subjectives.

La transposition et ensuite l’élaboration d’un dessin sur un nouveau support, à un autre format est une façon plus calculée et controlée. C’est un pari qui laisse moins de marge à l’improvisation première. Malgré tout, la liberté que défend l’autonomie de l’oeuvre, ressurgit par le fond du support ou dans le passage d’une couleur.
Le fond de la toile tient ses distances et se dérobe. Genèse invisible aux yeux du spectateur, ce dérobement aveugle le peintre. De l’incertitude, jaillit alors ce qui pourrait s’évanouir, le désir prend une forme. Sur la toile, quelque chose se passe qui restera vivant; quelque fois, très longtemps.

© Fabienne Boisset [2006_relu 2018]